Les 3 énigmes (résolues) de Julie Binay, mon aïeule condamnée à l'exil perpétuel en Guyane



Photo signalétique d'une bagnarde - Extrait du documentaire "Femmes au bagne"

Lorsque je terminais mon dernier article sur Julie Binay, plusieurs inconnues subsistaient.

J'ignorais par exemple ce qu'il était arrivé à Julie après son retour en France en 1914. Était-elle démeurée à Saint-Nazairre son port d'arrivée ? Était-elle rentrée à Bolbec où elle a grandi ? Ou bien à Paris où elle fut arrêtée avant d'être envoyée au bagne ? 

J'avais également l'intuition que le décès de son père en 1884 avait marqué un tournant dans sa vie, plongé la famille dans le malheur et l'indigence et avait obligé Julie à quitter Bolbec pour vendre ses charmes au Havre puis à Paris. Mais je n'en avais aucune certitude.

Je n'avais enfin eu accès à son dossier de bagne que de façon partielle. J'imaginais volontiers ses colères et ses tentatives d'évasion au gré des quelques rapports de l'administration que j'avais pu lire mais là encore il me restait à consulter son dossier dans son entier pour avoir une idée plus juste de la vie de Julie en Guyane.

Après six mois d'enquête, et avec le concours de quelques lecteurs, j'ai réussi à résoudre ces trois énigmes. Je sais maintenant ce qu'il est advenu de Julie à son retour en France et  dans quelles conditions elle est décédée. J'ai  réussi à en savoir plus sur les circonstances du décès de son père et l'incidence que cela a eu sur la destinée de Julie. Et j'ai eu accès à tout son dossier de bagne.

Je partage donc avec vous le premier chapitre d'une enquête qui en comportera trois et qui s'intitule :


***

Énigme 1

Ce qu'il est advenu de Julie à son retour du bagne


***


La traversée de l'Atlantique


Trajet reconstitué de Julie Binay
En vert son trajet de Cayenne à Fort-de-France et en violet le trajet du paquebot La Champagne et ses différentes escales

Ma seule certitude lorsque je débute cette enquête est que Julie est revenue en France le 28 avril 1914

Je le sais grâce à une annotation sur son relevé de bagne disponible en ligne sur le site Internet des Archives Nationales d'Outre-Mer 

Relevé de bagne de Julie Binay (Extrait) - ANOM (1914)

"Rapatriée à ses frais, le 10 avril 1914. 
Débarquée à Saint-Nazaire, le 28 avril 1914".

J'ai longtemps cru que Julie était rentrée en France par le bateau La Loire, un navire spécifiquement construit pour le transport des bagnards jusqu'en Guyane. Et c'est d'ailleurs ce que j'écrivais dans mon précédent article sur Julie : 

"Julie quitte la Guyane le 10 avril 1914 sur le bateau "La Loire". 
Elle débarque à Saint-Nazaire le 28 avril 1914."

Je m'apprêtais pourtant à découvrir que j'avais tort.

Mon enquête m'apprend en effet que le transport des condamnés aux travaux forcés et des relégués s'organisait uniquement deux fois dans l'année : en janvier et en juillet. Et je retrouve ainsi qu'en 1914, La Loire fit deux trajets. Le premier du 18 décembre 1913 au 14 janvier 1914. Et le second au début Juillet 1914. Mais aucun en avril 1914.

Si elle n'est pas rentrée par le bateau La Loire, comment Julie est-elle rentrée ?

Je décide d'aller voir dans la presse de 1914 quels sont les navires qui sont arrivés à Saint-Nazaire aux alentours du 28 avril 1914. L'un d'entre eux retient particulièrement mon attention. 

Le Phare de la Loire - Rétronews (29 avril 1914)

Le paquebot qui m'intéresse est mentionné ainsi : 

"Paq. fr. La Champagne, div., de Colon"

Ce qu'il faut décoder par :
  • Paq. fr - Paquebot battant pavillon français
  • La Champagne - Fait référence au nom du navire
  • Div. - spécifie la nature de cargaison. Ici divers.
  • De Colon - Indique son port de départ : la ville de Colon au Panama
Si ce paquebot m'intéresse, c'est que La Champagne est le seul navire à cette date qui arrive de l'autre côté de l'Atlantique. Se peut-il que ce soit le navire sur lequel se trouve Julie ?

Pour en savoir plus, je me rends sur le site Internet des Archives Départementales de Loire-Atlantique et je retrouve le rôle de bord du navire La Champagne arrivé à Saint-Nazaire en provenance de Colon le 28 avril 1914.


Paquebot La Champagne - Photo colorisée - Saint-Nazairre (?1910-15)

Je découvre que ce navire - affrété par la Compagnie Générale Transatlantique (CGT) - a fait escale  sur sa route dans les Antilles à Fort de France le 16 avril 1914.

Rôle de bord du navire La Loire (Extrait) - AD Loire-Atlantique (Avril 1914)

En poursuivant mes recherches, je découvre que la Compagnie Générale Transatlantique desservait bien en effet Cayenne depuis Saint-Nazaire avec une correspondance à Fort-de-France :

Page 100
Cayenne entre 1919 et 1939 : une ville, des vies - Virginie Brunelot - (2011)

Et dans un livre dédié à la Compagnie Générale Transatlantique, je retrouve même les trois bateaux employés en 1914 pour assurer la liaison Fort-de-France - Cayenne :

La Compagnie Générale Transatlantique - Roger Jaffray - Page 13

Toutes les informations sont maintenant réunies pour reconstituer ce qu'il se passa lorsque Julie fut libérée du bagne. 

Le vendredi 20 mars 1914, la relégation des femmes est définitivement abolie et toutes les femmes du dépôt de Maroni sont libérées.

Comme un ultime pied-de-nez, l'administration autorise leur retour en métropole mais ce sera à leur frais :
Le ministre des colonies indique néanmoins au gouverneur de la colonie que les reléguées individuelles ou collectives, désormais toutes relevées de leur peine, peuvent rentrer si elles le désirent en France métropolitaine ou dans leurs colonies d'origine mais uniquement à leurs frais
Certaines démunies resteront en Guyane faute de moyens pour rentrer. D'autres décideront de demeurer en Guyane parce qu'elles ont peur que leur retour indispose leur famille ou bien simplement parce qu'elles y ont refait leur vie. 

Pour Julie, sil semble que son choix fut clair : elle décide de rentrer.

Le vendredi 10 avril 1914, Julie est à Cayenne et monte à bord d'un premier bateau (Le Saint-Domingue (I), l'Abd el Kader ou l'Antilles (I)). Ce bateau l'emmène à Fort-de-France en Martinique.  

Le jeudi 16 avril,  elle est à Fort-de-France et embarque sur La Champagne. A cette date le paquebot y fait escale en provenance de Colon. 

Le vendredi 17 avril, Julie est à bord de La Champagne. Le paquebot fait un dernier arrêt à Basse-Terre en Guadeloupe avant de prendre la route pour Saint-Nazaire.

Sur le pont du paquebot La Champagne - Forum 1418 - Le Havre (1903) 


Le mardi 28 avril 1914, les rapports météorologiques de l'époque mentionnent un vent faible, une mer belle ou peu agitée et un temps généralement beau sur toute la France. Julie débarque du paquebot La Champagne à Saint-Nazaire.

Julie est enfin libre et de retour en métropole. Et maintenant, que va-t-elle faire ?
Va-t-elle retrouver sa famille ?

Les dernières années de Julie


Que fait-on après dix-neuf années d'exil ?

Lorsqu'elle revient en France, Julie a 50 ans. Nous sommes en avril 1914. La France s'apprête à entrer en guerre. Sa mère est décédée depuis 13 ans. Son ancien mari s'est déjà remarié deux fois. Son frère Victor et sa sœur Marie-Adèle sont décédés. Gustave vit au Havre avec ses deux fils, Florentin vit à Bolbec et Georges (mon arrière-grand-père) réside certainement à Bolbec lui aussi.

Et c'est étrangement en retrouvant l'acte de décès de Julie que je vais comprendre ce qu'elle fit à son retour dans la métropole.

Retrouver l'acte de décès de Julie ne fut pas aisé pour la simple raison qu'à son retour de Guyane Julie Binay se fit appeler Julie BinetEt c'est sous ce nom que je découvre l'acte.

Acte de décès de Julie Binay (Binet) - Paris (3 mars 1916)

J'y apprends que Julie est décédée à Paris le 3 mars 1916 au 47 rue Jacob tandis qu'elle résidait au 42 rue Mauconseil.

Photo colorisée de la Rue Mauconseil, de la rue de Mondétour, vers la rue Montorgueil. - Paris Ier. (Circa 1866).

42 rue Mauconseil encadré en blanc - Google Earth - Paris (2019)

Une rapide recherche sur Internet m'apprend qu'au 47 rue Jacob se trouvait l'hôpital de la Charité, aujourd'hui disparu.

L'hôpital de la Charité - Paris (1900?)

J'en déduis qu'à son retour à Saint-Nazaire, Julie s'installe à Paris et y demeure jusqu'à être hospitalisée à l'hôpital de la Charité où elle décédera deux ans après.

Le décès de Julie 


J'approche de la fin de ce chapitre et une question demeure : de quoi Julie est-elle décédée au juste ? Je l'ignore et pour le savoir je dois consulter les archives de l'hôpital de la Charité.

C'est ce que j'entreprends lors d'un passage à Paris en me rendant au service des archives de l'AP-HP qui se trouve à l'hôpital du Kremlin Bicêtre.

Salle des archives de l'AP-HP - Paris (2019)

Salle des archives de l'AP-HP - Paris (2019)

Plusieurs archives de l'hôpital de la Charité y sont conservées dont les registres d'entrée des patients.

Ces registres sont précieux pour mes recherches. Il s'agit des listes manuscrites de chaque patient qui est entré à l'hôpital de la Charité. Les informations y sont organisées de façon chronologiques, c'est-à-dire qu'on note chaque jour le premier patient de la journée, et ainsi de suite par ordre d'entrée des patients jusqu'à la fin de la journée.

Je demande à consulter le registre des entrées de l'année 1916.

Registre des entrées de 1916 de l'hôpital de la Charité - Archives de l'AP-HP - PAris (2019)



Registre des entrées de 1916 de l'hôpital de la Charité - Archives de l'AP-HP - PAris (2019)
Il ne me faudra pas longtemps pour découvrir (avec énormément d'émotion) la ligne concernant Julie.

Registre des entrées de 1916 de l'hôpital de la Charité - Archives de l'AP-HP - Paris (2019)

Registre des entrées de 1916 de l'hôpital de la Charité - Archives de l'AP-HP - PAris (2019)

La lecture du registre me confirme des informations que je savais déjà et m'en apprend d'autres.

Sur la page de gauche, on apprend que Julie est entrée en urgences le 29 février 1916 à l'hôpital de la Charité (3 jours avant son décès). Elle est hospitalisée dans la salle "Frère Côme" et occupera le lit numéro 13.

On note dans le registre qu'elle a 64 ans (c'est faux elle en a 52) et qu'elle est ménagère (un terme pour dire qu'elle est femme au foyer).

Sur la page de droite, on lit qu'elle réside au 42 rue Mauconseil dans le 1er arrondissement et qu'elle est célibataire. Elle est née à Bolbec en Seine-Inférieure (ancienne Seine-Maritime).

Les dernières colonnes sont d'importance :

Registre des entrées de 1916 de l'hôpital de la Charité - Archives de l'AP-HP - PAris (2019)

On y lit que Julie est décédée de cirrhose atrophique. Une maladie du foie qui résulte le plus souvent de la consommation chronique d'alcool.

Et que la personne à contacter est Gustave Binet (son frère aîné) demeurant rue de la Vallée (sans numéro) à Grandville en Seine Inférieure (il s'agit en fait de Graville rue de La Vallée au numéro 34 près du Havre).

Post-scriptum


Le premier de volet de mon enquête se termine donc avec cette découverte : à son retour en France, Julie était en contact avec son frère Gustave puisqu'elle avait communiqué son adresse lors de son hospitalisation.

Gustave a toujours dans mon esprit pris son rôle d'aîné très à cœur. Je l'ai compris du fait qu'il soit le témoin de Julie lors de son mariage. Ou qu'au décès de sa sœur Marie-Adèle en 1905, il  devienne le tuteur du fils de cette dernière.

Cette enquête m'ouvre d'autres pistes de recherches. La principale étant de consulter les archives de la Compagnie Générale Transatlantique lors de mon retour en France.

Je n'aurai pas à aller très loin. Elles se trouvent... au Havre ma ville natale !

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