Une image rare de l’intérieur d'un atelier du centre pénitentiaire de Fontevraud © Source Henri MANUEL/ENAP
Victor
L'homme que le dossier n° 4551 n'a pas pu effacer
Normandie, 1882–1906
Ce billet est né d'un tas de photographies d'archives, prises dans une salle où la lumière tombait de biais. Des photos de documents jaunis, de pages d'écriture manuscrite, de tableaux à colonnes. Au fil de leur lecture, un homme a commencé à se dessiner. Il ne s'appelait ni roi ni général. Il s'appelait Victor Auguste Charles Le Fettey. Il est mort à vingt-trois ans, seul, dans l'infirmerie d'une prison.
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I. Russy, Calvados, 13 mai 1882
Victor naît dans un village que l'on cherche encore sur les grandes cartes. Russy est une commune du Calvados, dans l'arrondissement de Bayeux, quelque part entre les champs ras et les haies épaisses de Normandie. Son père, Pierre Charles Adolphe Le Fettey, est probablement un homme de la terre. Sa mère s'appelle Marie Louise Clotilde Leroyer. Ils lui donnent trois prénoms, comme on en donnait alors, avec un soin d'état civil qui tranche avec l'absence de toute autre trace de tendresse dans les documents qui nous restent.
La famille s'établit à Etreham, dans le canton de Trévières, Calvados, à quelques kilomètres seulement de Russy. Victor y grandit. Il apprend à lire, à écrire et à calculer — les documents le notent avec une certaine sécheresse administrative. Il devient journalier agricole, c'est-à-dire l'homme que l'on appelle quand on a besoin de bras pour une journée. Il travaille pour d'autres. Sa précarité est inscrite dans son titre même.
Il se marie à Etreham à l'été 1904. Son épouse s'appelle Clémence Marie Rabec. L'acte de mariage, dressé dans la commune, le dit âgé de vingt-deux ans et trois mois. Clémence, née le 8 février 1877 à Pont-Hébert dans la Manche, en a vingt-sept. Elle est domestique. Ses parents, Pierre Désiré Rabec et Aimée Louise Lebasnier, sont cultivateurs à la Chapelle en Juger, dans la Manche. Une presse locale couvrant plus tard le procès rapporta qu'elle avait déjà deux enfants au moment du mariage, et que Victor — qui « sortait récemment de 'centrale' » — s'était montré séduisant avec ses « superbes moustaches ».
Le même article précisa que la lune de miel ne dura qu'un mois. Que le mari dépensait à boire tout ce qu'il gagnait. Que la femme était battue lorsqu'elle lui en faisait l'observation. On ne sait pas quelle part de ces détails relève du fait brut et quelle part du style judiciaire d'époque, prompt à charger le prévenu pour instruire l'opinion. Ce que le dossier pénitentiaire dit, lui, c'est simplement : « adonné à l'ivrognerie ». Les deux époux vivront bientôt séparés. Et avant même ses vingt-cinq ans, Victor a déjà comparu quatre fois devant les tribunaux.
Le dossier pénitentiaire contient aussi son signalement. On connaît ainsi son visage. Victor mesure un mètre soixante-sept. Il a les cheveux châtains, les sourcils châtains, le teint mat. Les yeux azurés — bleus. La bouche ordinaire, le nez légèrement retroussé, le menton rond, le visage ovale. Il a été vacciné contre la variole. La fiche note « illettré : non », « lire et écrire : oui », « instruction supérieure : non ». Ces trois cases à cocher disent tout d'une époque où l'alphabétisation était encore une distinction. Victor sait lire et écrire. Ce n'est pas rien pour un journalier de Normandie né en 1882. Son dossier contient également ses mesures Bertillon, le système d'identification anthropométrique en usage dans les prisons françaises depuis les années 1880 : longueur de tête 19,7 cm, largeur de tête 15,8 cm, longueur du pied 26,6 cm, doigt médius droit 11,7 cm. Une pointure 41-42. Un homme de taille ordinaire, mesuré jusqu'au bout des doigts pour que la machine administrative puisse l'identifier à sa prochaine arrestation — celle qui ne viendra pas. Sous la rubrique « signes particuliers », le greffier a noté trois cicatrices numérotées : la première au biceps, la deuxième à la jambe, la troisième sur le front. Et une quatrième mention, plus détaillée : une cicatrice « en tous sens » dans le sillon masséto-labial — c'est-à-dire sur la joue, dans le pli qui court du bord de la mâchoire jusqu'à la commissure des lèvres. Une cicatrice ancienne, irrégulière, qui tire dans plusieurs directions. On ignore d'où elle vient.
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Avant même ses vingt-cinq ans, Victor a comparu quatre fois devant les tribunaux. Vol à Bayeux, vagabondage à Bayeux, vol à Caen, voies de fait à Bayeux — entre 1901 et 1904, les condamnations s'enchaînent, de six semaines à treize mois. Le dossier ne donne pas les raisons. La misère, l'alcool, la désorientation d'un homme qui n'a pas de place fixée dans le monde — on devine sans pouvoir affirmer.
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II. Le 18 mars 1905 : la haie d'épines
Ce jour-là, Victor sait que les époux Lecluse ne sont pas chez eux. Ils sont propriétaires à Saint-Germain-d'Elle et, ce matin-là, ils sont partis au marché de Saint-Lô. C'est peut-être un voisin qui le lui a dit, peut-être qu'il les a vus partir. L'acte d'accusation ne dit pas comment il a obtenu cette information. Il dit seulement ce qu'il fait ensuite.
Victor escalade la haie qui sert de clôture à la cour. Le détail est dans le dossier, précis et un peu brutal — on imagine les bras égratignés, les épines noires de la haie normande. Il enfonce la porte, puis, armé d'un outil, fracture l'armoire et fouille minutieusement le meuble. La presse locale, couvrant ensuite le procès, établit la liste de ce qu'il emporte : quatre pantalons, deux gilets, une glace, des cuillers et un carafon d'eau-de-vie.
Mais voici ce que l'acte d'accusation note, et ce détail ne quitte plus l'esprit une fois qu'on l'a lu : dans la même armoire se trouve un livret de caisse d'épargne contenant sept cents francs. Victor Le Fettey ne les prend pas. Il a fouillé minutieusement le meuble, mais ne découvre pas cet argent — ou le voit et s'arrête. Pourquoi ? Crainte d'une peine plus lourde ? Scrupule inattendu ? On ne sait pas. Les papiers ne répondent pas à tout.
Arrêté le lendemain, il ne nie pas. Il passe des aveux complets, en affirmant avoir été poussé par la misère. C'est peut-être la seule chose dans tout ce dossier où l'on peut croire percevoir quelque chose de l'homme réel, plutôt que du cas administratif.
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III. La Cour d'assises de la Manche, 7 juin 1905
Victor comparaît devant la Cour d'assises de la Manche, à Coutances, le 7 juin 1905. Son dossier est lourd. Le président de la Cour lit la liste des condamnations antérieures. Quatre fois en quatre ans. La répétition est accablante.
Il est reconnu coupable de vol qualifié — c'est ainsi que le droit nomme alors le vol avec effraction. La peine : deux ans de prison et les frais envers l'État. La date d'entrée en peine remonte au 20 mars 1905, date de son arrestation. Il devrait être libre le 20 mars 1907.
Ce même jour, le 7 juin, quelqu'un remplit une notice individuelle. C'est une enquête de moralité destinée à éclairer le tribunal sur le profil social de l'accusé avant le jugement. Questions standards, réponses manuscrites. Travaillait-il pour son compte ou pour autrui — pour autrui. Exerçait-il réellement sa profession — oui. Vivait-il dans l'oisiveté — non. Était-il apte au travail — oui. Se livrait-il au libertinage, à la débauche — non. Population rurale. Ses moyens d'existence — son travail. Contribuait-il à l'entretien de sa famille — non, et sa famille peut se passer de lui : il n'est pas le soutien économique du foyer, puisqu'il vit séparé de Clémence Rabec depuis longtemps déjà.
La dernière rubrique de la notice est la plus sévère. À la question « autres particularités pouvant permettre d'apprécier la moralité du condamné et le degré d'indulgence dont il peut être l'objet », la réponse manuscrite est nette : « n'est point digne pour le moment d'aucune mesure de faveur ». Pas de circonstances atténuantes recommandées. Le rapport ne plaide pas pour lui.
La presse locale décrit une « très élégante plaidoirie » de Mᵉ Goupil, avocat de la défense. Les jurés répondent affirmativement au fait principal mais retiennent seulement la circonstance aggravante de l'effraction de l'armoire ; leur verdict est également mitiger par des circonstances atténuantes. Le ministère public était M. Vallée.
Le 3 juillet 1905, on l'achemine vers la Maison Centrale de Fontevrault, dans le Maine-et-Loire. C'est un gardien nommé Camus qui assure le transfert, porteur de l'ordre signé par le ministère de l'Intérieur le 13 juin — six jours après le jugement. Il reçoit le numéro d'écrou 4551. C'est ainsi qu'il apparaît désormais dans tous les registres : pas un prénom, pas un visage. Un nombre.
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IV. Fontevrault, ou la défaite du corps
La Maison Centrale de Fontevrault est alors l'une des grandes prisons du pays, installée dans l'ancienne abbaye royale du Maine-et-Loire. Les voix étaient autrefois celles des religieuses ; elles sont maintenant celles des gardiens. Victor y entre avec une santé que son dossier médical qualifie de « mauvaise » dès l'arrivée. Il souffre d'adénite tuberculeuse — une tuberculose des ganglions. La maladie était là avant la prison. Sa fiche matricule militaire, matricule n° 703, le confirme sans ambiguïté : le 7 mai 1904, soit quatorze mois avant son entrée à Fontevrault, la Commission spéciale de Caen l'avait déclaré inapte au service militaire pour tuberculose pulmonaire. Un corps déjà miné avant l'arrestation. La prison ne fera qu'accélérer ce qu'elle avait commencé.
La Maison Centrale de Fontevrault est célèbre pour ses ateliers de boutons — la fabrication de boutons en nacre est alors l'une des spécialités artisanales de la prison, commercialisée à Paris par l'entreprise Péramy. C'est là qu'on affecte Victor à son arrivée, en juillet 1905. Des dizaines de petits disques à percer, classer, polir, chaque jour, dans le silence de l'abbaye. En janvier 1906, quand sa santé ne lui permet plus les gestes précis de l'atelier, on le transfère à l'atelier des vieillards — l'unité réservée aux détenus les plus âgés ou les plus infirmes. On mesure à ce déplacement l'effondrement rapide de son corps.
Mais voici, dans ce premier mois, un détail que les archives ont eu la bonté de conserver. Le procureur de la République près le tribunal de Coutances transmet au directeur de la prison une lettre du maire de Saint-Germain-d'Elle. La demande est simple : restituer à la victime un pantalon et un gilet. Des vêtements que Victor portait sur lui au moment de son transfert à Fontevrault. Parmi les quatre pantalons et les deux gilets qu'il avait emportés de chez les Lecluse, M. Lecluse en réclame un de chaque.
« Les effets désignés ci contre m'appartiennent, ils ne sont pas les produits du vol, je refuse de les retourner à monsieur Lecluse. » — Note inscrite dans la marge du courrier, 24 juillet 1905.
Dans la marge du courrier, quelqu'un — Victor lui-même, ou un greffier qui rapporte ses mots — a inscrit sa position. Il est en prison depuis moins d'un mois, et sa réponse est sans équivoque : ce pantalon et ce gilet sont à lui. Pas des produits du vol. À lui. Le directeur transmet la réponse au procureur et conclut qu'il lui est « impossible de donner satisfaction à la réclamation ». Trois pièces jointes. Affaire classée. Victor garde le pantalon et le gilet. On ne sait pas s'il avait autre chose à se mettre.
Les registres de l'infirmerie racontent la suite avec une froideur écrasante. Premier séjour : le 15 juillet 1905, douze jours. Deuxième séjour : le 21 août, trente-six jours. Troisième séjour : le 2 février 1906. Cette fois, il n'en sortira pas.
Son dossier contient une rubrique « autorisés à correspondre » : ses parents, sa femme. Les seuls liens que la prison lui reconnaisse avec l'extérieur. Mais une autre écriture, ajoutée plus tard dans la marge, vient refermer cette fenêtre : « sans correspondance ». Personne n'a écrit. Ou il n'a pas écrit. Le dossier ne dit pas dans quel sens le silence a commencé.
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V. Le 16 février 1906, à cinq heures de l'après-midi
Il meurt le 16 février 1906, à cinq heures de l'après-midi. Salle n° 1 de l'infirmerie, lit n° 13. Il est entré là quatorze jours plus tôt, le 2 février. Le gardien de service, M. Brémand, signe le bulletin de décès. La cause : adénite tuberculeuse. Victor Auguste Charles Le Fettey n'a pas vingt-quatre ans.
Sa femme vivait séparée de lui depuis longtemps déjà. Sa peine aurait dû se terminer dans treize mois. Mais la tuberculose n'attend pas les échéances pénales. En face de son nom, dans le grand registre de la Maison Centrale, quelqu'un a tiré un trait et écrit, d'une main égale : Décédé le 16 février 1906.
Le lendemain, le 17 février, le directeur de la prison écrit au maire de Caen pour l'informer du décès et lui demander de notifier la famille. Trois jours plus tard, le 20 février, le maire de Caen répond : il confirme avoir informé un certain M. Hébert, décorateur, demeurant au 23 rue Saint-Sauveur à Caen.
C'est tout ce que le registre dit. Il ne dit pas s'il faisait froid cette nuit-là dans l'abbaye. Il ne dit pas si quelqu'un était présent.
M. Hébert. Décorateur. Rue Saint-Sauveur. C'est lui que l'on prévient de la mort de Victor, pas Clémence, pas sa mère. Ce décorateur caennais était visiblement la personne de référence désignée à la prison. Qui est-il ? Un parent de la famille Leroyer ? Un proche de Clémence Rabec ? Quelqu'un qui avait peut-être recueilli les enfants ? Le dossier s'arrête là. M. Hébert est le dernier personnage qui apparaît dans la vie de Victor. Et on ne saura rien de lui non plus.
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Coda : ce que la généalogie fait aux morts
Victor n'est pas mon ancêtre direct. Je suis venu à lui par un autre chemin : celui de Clémence Marie Rabec, sa femme, qui était la fille de mon arrière-arrière-grand-père Pierre Désiré Rabec et la sœur de mon arrière-grand-père Pierre Aimé Rabec. C'est en cherchant dans cette branche de la famille que j'ai croisé Victor. Clémence Rabec a survécu à ce mariage, à cette séparation, à ce deuil discret. Pierre Aimé Rabec a continué sa vie. Victor, lui, est resté dans les archives, dans ce dossier que quelqu'un avait eu la patience de photographier et que j'ai eu la chance de pouvoir lire. Les enfants que le dossier mentionne ont grandi quelque part, sans lui.
Mais c'est précisément ce qui rend sa trace si précieuse. Les archives judiciaires et pénitentiaires, que l'on consulte parfois avec une sorte de malaise, sont souvent les seuls endroits où les gens ordinaires — les journaliers, les sans-nom, les sans-bien — ont laissé une empreinte détaillée. Les actes de naissance disent qu'ils ont existé. Les dossiers pénitentiaires disent comment ils ont vécu.
Victor buvait. Il volait. Il était malade depuis longtemps, sans doute sans le savoir vraiment. Il avait une mauvaise réputation dans sa commune — c'est le gendarme qui l'a écrit, pas moi. Et pourtant, face aux sept cents francs dans le livret de caisse d'épargne, il s'est arrêté. Ce petit fait, ce renoncement silencieux au milieu d'un cambriolage, est la seule chose qui ressemble à un choix moral dans tout le dossier. C'est peu. C'est beaucoup.
Il est mort à l'âge où d'autres commencent à peine leur vie d'adulte. Clémence Rabec a continué sa vie. Le dossier n° 4551 a été classé. Les pierres de l'abbaye de Fontevrault sont toujours là.
Victor Auguste Charles Le Fettey, né le 13 mai 1882 à Russy (Calvados). Décédé le 16 février 1906 à Fontevrault (Maine-et-Loire). Vingt-trois ans, huit mois et trois jours.
Sources
Dossier pénitentiaire de Victor Auguste Charles Le Fettey, écrou n° 4551.
Maison Centrale de Fontevrault, Maine-et-Loire, 1905–1906.
Extrait de la Cour d'assises de la Manche (Coutances), 7 juin 1905.
Acte de mariage n° 5, commune d'Etreham, canton de Trévières, Calvados, 1904.
Fiche matricule militaire, matricule n° 703, Victor Auguste Charles Le Fettey, bureau de recrutement de Caen.
Article de presse locale (titre et date non identifiés), couvrant le procès de la Cour d'assises de la Manche, juin 1905.