14 mars 2026

Victor Le Fettey (1882–1906) : mourir à 23 ans dans la prison de Fontevrault — enquête sur un journalier normand

Une image rare de l’intérieur du centre pénitentiaire le plus dur de France. L’atelier de menuiserie de la prison de Fontevraud fonctionna de 1918 à 1939. © Source Henri MANUEL/ENAP
Une image rare de l’intérieur d'un atelier du centre pénitentiaire de Fontevraud © Source Henri MANUEL/ENAP

Victor

L'homme que le dossier n° 4551 n'a pas pu effacer

Normandie, 1882–1906

Ce billet est né d'un tas de photographies d'archives, prises dans une salle où la lumière tombait de biais. Des photos de documents jaunis, de pages d'écriture manuscrite, de tableaux à colonnes. Au fil de leur lecture, un homme a commencé à se dessiner. Il ne s'appelait ni roi ni général. Il s'appelait Victor Auguste Charles Le Fettey. Il est mort à vingt-trois ans, seul, dans l'infirmerie d'une prison.

11 décembre 2021

Julie, Matricule 247 : un roman sur mon aïeule au bagne de Guyane — préface et postface signées par son descendant

 Gagnez un exemplaire du  livre - Lien en fin d'article


Le 19 aout de cette année, à l'occasion de la rentrée littéraire, sortait en librairie aux éditions Favre "Julie, Matricule 247" rédigé par Muriel Meunier et dont j'ai le plaisir de signer la préface et la postface.

"Julie, matricule 247" est un roman fiction qui raconte l'histoire vraie de Julie Binay, mon aïeule, qui fut condamnée au bagne et à l'exil perpétuel en Guyane en 1894 et dont j'ai longuement eu l'occasion de parler sur ce blog.

Ce livre m'est précieux, vous vous en doutez, parce qu'il parle de mon histoire familiale. Mais aussi parce qu'il se nourrit des travaux et recherches que je mène patiemment depuis deux ans pour reconstituer la vie de Julie.

Depuis sa sortie, le livre a fait le tour de la Normandie et de la France, et la presse en a très souvent parlé (RTL - Ouest FranceParis Normandie  - Actu.fr ...). Muriel Meunier a également eu la gentillesse de me convier à une séance deédicace à Bolbec, ville de naissance de Julie.

En compagnie de Muriel Meunier lors de la séance de dédicace du livre à Bolbec en aout 2021


Je suis incroyablement chanceux et fier de pouvoir partager l'histoire de Julie avec vous et avec le grand public par l'entremise de ce roman et de son auteure Muriel.

🎁 Pour célébrer la sortie du livre les éditions Favre offrent trois exemplaires du livre de Muriel Meunier. Pour participer, rien de plus simple, cliquez sur ce lien. La remise en main propre du livre est possible gratuitement à Paris, au Havre et à Montréal. Sinon, prévoyez un frais d'envoi.

10 avril 2020

Pierre Blanchard (1755-1830) : le prêtre normand qui traversa la Révolution et refonda les Eudistes

Qui est Pierre Blanchard pour moi ? Pierre Blanchard est le frère de Jeanne Blanchard (1750-1819) dont je suis le descendant à la 7ème génération (du côté de ma mère). C'est donc aussi le fils de François Blanchard (1720-1784) et Suzanne Tison (1725-1795?), mes ancêtres à la 8ème génération.


Pierre Blanchard - Lithographie (1830)

C'est peu dire que mes recherches sur Pierre ont été aussi inattendues que singulières. 

Pierre Blanchard n'apparaît pas dans les livres d'Histoire. Il marqua pourtant son époque et la postérité se souviendra de lui pour un fait très précis : le 9 janvier 1826, il redonne vie à une congrégation qui s'était éteinte avec la révolution : la congrégation des eudistes.

En voulant suivre Pierre et marcher sur ses pas, je suis descendu dans l'histoire de France et ses intrigues. 

J'ai visité la Révolution, rencontré Napoléon et aperçu la Restauration. Pierre m'a emmené à Paris dans les collections des Archives Nationales. Il m'a fait lire la dernière lettre qu'il a écrite quelques jours avant de mourir. Il m'a guidé jusqu'à la chapelle du lycée privé Saint-Martin de Rennes où son cœur fut emmuré il y a de cela 189 ans. Et fait inédit, il m'a convié à son enterrement qui me sera raconté dans les détails par ses contemporains.

Ce sont ces découvertes que je m'apprête à partager avec vous. Au fil de mes recherches, j'ai découvert la vie d'un homme de conviction et fidèle à sa vocation qui sera le témoin privilégié des grands bouleversements de la France.

Voici pour la première fois l'histoire de Pierre Blanchard.

18 janvier 2020

Julie Binay, matricule 247 : trois énigmes résolues — de Bolbec au bagne de Guyane

Cet article rassemble trois enquêtes menées sur Julie Binay, mon aïeule qui fut exilée au bagne en Guyane de 1896 à 1914.

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Énigme 1 : 1884, l'année maudite — Partie 1

***

Dans mon premier article sur Julie, j'avais partagé une intuition sur le décès de son père Jean-Baptiste (et également mon arrière-arrière-grand-père), survenu le 24 juillet 1884 à l'âge de 56 ans :

A cette époque, les conditions de travail dans les carrières sont rudes et les accidents sont fréquents. Même si rien ne me permet de l'affirmer, j'ai toutes les raisons de croire que le décès du patriarche de la famille [fut] soudain et lié à son activité professionnelle.

Je fondais mon intuition sur un indice. L'acte de décès de Jean-Baptiste précisait comme lieu du décès "la carrière exploitée par l'administration municipale chemin 73" autrement dit son lieu de travail.

Rien ne me permettait toutefois de confirmer cette intuition quand je publiais mon premier article et je m'y étais je crois résigné. Mais c'était sans compter les charitables efforts de deux de mes lecteurs qui exhumèrent de poussiéreux articles de presse publiés en 1884. Car figurez-vous que le décès de Jean-Baptiste fut assez remarquable pour être raconté par la presse de l'époque.

Je dois cette découverte à un premier lecteur, Daniel, qui entreprit des recherches dans le Journal de Rouen et fit cette inespérée trouvaille d'un premier récit du décès de Jean-Baptiste.

Plus tard, Muriel Bisson, qui prépare un livre sur Julie, me fit parvenir un second article extrait du Journal de Bolbec et découvert par l'entremise du service Archives de la Ville de Bolbec.

Et ce sont ces deux articles mis bout-à-bout qui me permirent de comprendre ce qu'il se passa le jeudi 24 juillet 1884 dans la carrière municipale de la route 73.

25 juillet 1884 - La mort violente de Jean-Baptiste Binay, le père de Julie (et mon arrière-arrière-grand-père)

Groupes de carriers à Sankt Margarethen im Burgenland, en Autriche (date inconnue).

Ce n'est pas mentir que de dire qu'avec leurs 7 enfants - 2 filles et 5 garçons - Jean-Baptiste et Clémence (les parents de Julie) font partie de ce qu'il convient d'appeler au milieu de l'année 1884 des petites gens.

Installés au Hameau de Beauschenes, près de Bolbec, dans la campagne normande, la vie ne s'imagine pour eux qu'un jour après l'autre. Et c'est d'ailleurs leur métier : ils sont journaliers, c'est-à-dire qu'ils vendent leur force de travail à la journée selon les opportunités qui se présentent.

Clémence est employée dans des manufactures de textile comme tisserande. Jean-Baptiste est pour sa part employé pour des tâches qui demandent de la force physique. Tour à tour manœuvre, terrassier ou bien carrier, il déblaie, il fouille, il transporte, il épand la terre et il manie la pelle, la pioche, le marteau, la masse et la pince de fer.

Notre histoire débute quand un soir de juillet 1884 Jean-Baptiste disparaît. Celui-ci ne rentre pas de sa journée de travail. Sa femme Clémence, âgée de 54 ans, part le lendemain à sa recherche. Elle se rend en direction de la carrière où son mari est employé sur la route municipale n°73.

Ce n'est qu'hier matin, vendredi, qu'il a été retrouvé par sa femme, laquelle, ne l'ayant pas vu depuis la veille, était venu lui apporter à déjeuner

Sans doute Clémence n'est elle pas particulièrement inquiète lorsqu'elle entreprend d'aller à la rencontre de son mari pour lui apporter son déjeuner.

Jean-Baptiste et Clémence résident après tout à 3 kilomètres de la carrière et il est vraisemblable que Jean-Baptiste - après une journée de travail qui durait sans doute près de 12 heures - pouvait avoir l'habitude de ne pas rentrer chaque soir et préférer dormir près de la carrière.

Photo aérienne de la ville de Bolbec (IGN - 1950) - La flèche rouge indique le lieu approximatif de la carrière. Le cercle jaune indique le Hameau Beauchesne

Arrivée sur place, Clémence ne trouve pas son mari. C'est là qu'elle aperçoit son tricot. Elle comprend soudain que quelque chose de grave est arrivé.

N'apercevant sur le lieu du travail que le tricot de son mari et redoutant un funeste événement, elle courut demander des secours aux voisins, pour déblayer l'entrée de la carrière qui était obstruée.

Il avait plu les jours passés. Et cela avait provoqué un éboulement. A force d'efforts, Clémence et les voisins venus en renforts finissent par découvrir le corps sans vie de Jean-Baptiste.

Au bout de quelques instants, on découvrit un des pieds de la victime et bientôt le corps fut complètement dégagé. Le malheureux Binay était littéralement écrasé sous la masse de terre qui était tombée sur lui.

Les détails qui suivent finissent de raconter la violence de cette mort aussi violente que soudaine.

Le crâne était ouvert, les jambes cassées et les deux bras détachés du corps. La mort avait été instantanée.

Le journaliste conclut son article en spéculant sur ce qui a pu se passer :

On suppose qu'il s'était mis à l'abri, sous une de ces réserves de terre que ces ouvriers conservent généralement pour s'abriter, et que les terres, détrempées par la pluie, qui tombait depuis quelques jours, se sont tout à coup éboulées en l'ensevelissant.

Julie vient de perdre son père. La terre l'a littéralement mangé. Enseveli, privé d'air, broyé. Et on aurait pu penser que c'était assez de malheurs pour une jeune fille.

Le sort en décida pourtant autrement : un mois après cet événement, Julie endeuillée se retrouve sur le banc des accusés au Tribunal d'Instance du Havre pour outrage à la pudeur. Elle y risque une peine jusqu'à deux ans de prison.

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Énigme 1 : 1884, l'année maudite — Partie 2

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Palais de Justice du Havre (Circa 1910)

C'est peu dire que 1884 fut une année terrible pour Julie. Le décès soudain et brutal de Jean-Baptiste, son père, dans un accident survenu le 24 juillet 1884. Un mois plus tard, c'est un autre épisode qui l'attend.

Julie endeuillée se retrouve sur le banc des accusés au Tribunal d'Instance du Havre pour outrage à la pudeur. Elle y risque une peine jusqu'à deux ans de prison.

30 aout 1884 - Le premier procès de Julie

L'affaire qui se traite en ce moment devant la seconde chambre du tribunal d'instance du Havre est celle de Julie Binay. Un mois a passé depuis le décès de son père. Nous sommes le 30 aout 1884 et Julie est accusée d'outrage à la pudeur.

Du haut de son mètre cinquante-cinq, assise sur le banc des prévenus, nul doute que Julie, encore mineure (elle n'a pas atteint l'âge de 21 ans) soit fébrile en entendant l'épaisse rumeur qui gronde derrière la porte de la salle du tribunal.

Car si d'habitude les débats sont publics, cette fois le juge a fait évacuer la salle, comme le prévoit la loi pour les procès d'infractions contrevenant aux bonnes mœurs. Seuls restent les juges, greffiers, huissiers, avocats et Julie. Maintenant que la salle a été vidée de son public, Julie se retrouve seule femme face à cette assemblée d'hommes.

Rue des Galions - Source : AMH

Julie a été arrêtée la veille, le 29 aout rue des Galions dans le quartier Notre-Dame et haut lieu de la prostitution à cette époque au Havre. De la rue des Galions, Simone de Beauvoir - compagne de Jean-Paul Sartre qui fut professeur au Havre - écrivait :

La plus jolie rue du quartier, c'était la rue des Galions dont au soir les enseignes multicolores s'allumaient : le Chat noir, la Lanterne rouge, le Moulin rose, l'Étoile violette ; tous les Havrais la connaissaient : entre les bordels gardés par de robustes maquerelles s'ouvrait le restaurant réputé de La Grosse Tonne ; nous allions de temps en temps y manger la sole normande et le soufflé au calvados.

Julie l'ignore sans doute mais son arrestation a fait l'objet de quelques lignes dans le journal local publié le matin de son procès. On y raconte les détails de son arrestation :

A la suite de plaintes portées par plusieurs personnes habitant la rue des Galions, M. Bourdiol, commissaire de police, a ouvert une enquête et fait procéder à l'arrestation de cinq ou six filles de mauvaise vie, sous l'inculpation d'outrage public à la pudeur.

Puis l'article poursuit sur ce qui a motivé ces arrestations :

Ces malheureuses, qui faisaient une vie infernale, rendaient chaque jour les voisins d'en face témoins de leurs débordements. Elles ne prenaient pas la plus simple précaution pour empêcher la vue de pénétrer dans leur chambre, où elles se livraient aux plus abominables orgies.

Le journaliste conclut :

Les délinquantes vont être traduites en police correctionnelle.

Après une nuit passée dans une cellule d'un poste de police (à ma connaissance, la première nuit en prison de sa vie), Julie est amenée au palais de justice du Havre. Il est probable qu'elle y arrive avec ses comparses par une entrée adjacente plutôt que par l'entrée principale.

Elle ne verra donc pas l'imposante entrée du palais de justice et cet escalier où tout est fait pour impressionner celui ou celle, peu coutumier de la justice, qui y pénètre pour la première fois : deux obélisques en marbre qui trônent au pied des escaliers et ces deux lions en pierre, droits et imperturbables, qui surveillent le visiteur alors qu'il gravit les marches.

Julie patiente dans une antichambre adjacente attendant d'être jugée. Puis quand vient son tour, elle est escortée jusqu'au banc des prévenus.

Louis Brindeau

Qui sont ces hommes qui la jugent ? Les noms des officiants figurent dans la marge du jugement : Dalmbert, Saint-Manvieu, Brindeau, De Lacour, Wiolland

Il ne me faudra pas longtemps pour retrouver leur identité. Il s'y trouve donc trois juges : Oscar Dalmbert, 38 ans, également vice-président au tribunal de première instance, Didier Saint-Manvieu, 40 ans et Louis Brindeau, 28 ans, juge suppléant (et connu des havrais puisqu'il deviendra maire de la ville du Havre en 1890).

Georges De Lacour est procureur de la république. C'est lui qui plaidera pour défendre les intérêts de la société et qui représente l'accusation. Il se trouve enfin François Wioland, 34 ans, greffier.

Le procès commence et on énonce l'état-civil de Julie.

Binay Julie Clémence, 20 ans, née à Bolbec le 20 février 1864, fille de Jean-Baptiste Florentin et de Clémence Adèle Aubry, célibataire, fille publique au Havre, rue de l'hôpital 32.

Quelles peuvent être les pensées de Julie au moment où l'on prononce le nom de son père tout juste disparu dans cette salle d'audience ?

Il revient ensuite au ministère public, représenté par le procureur De Lacour d'exposer la cause, autrement dit d'expliquer l'infraction commise par Julie puis au greffier de lire le procès-verbal et de raconter les faits.

... La fille Binay a, au Havre, depuis moins de trois ans, commis le délit d'outrage public à la pudeur. Attendu en effet que dans le courant de décembre 1883 plusieurs témoins ont aperçu la prévenue ayant dans sa chambre dont la fenêtre était fermée mais les rideaux relevés des rapports sexuels avec des hommes et cela a plusieurs reprises...

J'ignore si Julie aura à prendre la parole pour raconter sa version de l'histoire. Sans doute est-elle assistée d'un avocat commis d'office qui fera prévaloir des circonstances atténuantes : qu'il s'agit d'une première condamnation ; que Julie est encore mineure ; qu'elle vient tout juste de perdre son père dans un accident tragique.

Quoiqu'il en soit, les juges sont enclins à la clémence ce jour-là. Alors que la loi prévoit un emprisonnement entre trois mois à deux ans pour outrage à la pudeur, et considérant que des circonstances atténuantes existent, le tribunal condamne Julie a 8 jours de prison et une amende de 19 francs et 89 centimes.

Post Scriptum

En entamant mes recherches sur Julie, j'avais d'abord cru que le décès de son père avait fait sombrer la famille dans l'indigence et obligé Julie à quitter Bolbec pour se rendre au Havre et y vendre ses charmes.

Mon enquête et mes découvertes m'amènent à réviser mon jugement. Car Julie était déjà fille publique au Havre quand son père Jean-Baptiste mourut.

Il est plus probable que ce soit la crise de la toile survenue au courant 1883 qui a poussé Julie à quitter Bolbec. Beaucoup de filatures ferment à l'époque obligeant celles et ceux qui en vivaient à trouver d'autres sources de revenus.

Julie se doutait-elle qu'en empruntant cette voie en 1884, elle se condamnait à un long et douloureux exil en Guyane quinze années plus tard ?

***

Énigme 2

Ce qu'il est advenu de Julie à son retour du bagne

***
Photo signalétique d'une bagnarde - Extrait du documentaire "Femmes au bagne"

Lorsque je terminais mon dernier article sur Julie Binay, plusieurs inconnues subsistaient.

J'ignorais par exemple ce qu'il était arrivé à Julie après son retour en France en 1914. Était-elle demeurée à Saint-Nazaire son port d'arrivée ? Était-elle rentrée à Bolbec où elle a grandi ? Ou bien à Paris où elle fut arrêtée avant d'être envoyée au bagne ?

J'avais également l'intuition que le décès de son père en 1884 avait marqué un tournant dans sa vie, plongé la famille dans le malheur et l'indigence et avait obligé Julie à quitter Bolbec pour vendre ses charmes au Havre puis à Paris. Mais je n'en avais aucune certitude.

Je n'avais enfin eu accès à son dossier de bagne que de façon partielle. J'imaginais volontiers ses colères et ses tentatives d'évasion au gré des quelques rapports de l'administration que j'avais pu lire mais là encore il me restait à consulter son dossier dans son entier pour avoir une idée plus juste de la vie de Julie en Guyane.

Après six mois d'enquête, et avec le concours de quelques lecteurs, j'ai réussi à résoudre ces trois énigmes. Je sais maintenant ce qu'il est advenu de Julie à son retour en France et dans quelles conditions elle est décédée. J'ai réussi à en savoir plus sur les circonstances du décès de son père et l'incidence que cela a eu sur la destinée de Julie. Et j'ai eu accès à tout son dossier de bagne.

La traversée de l'Atlantique

Trajet reconstitué de Julie Binay
En vert son trajet de Cayenne à Fort-de-France et en violet le trajet du paquebot La Champagne et ses différentes escales

Ma seule certitude lorsque je débute cette enquête est que Julie est revenue en France le 28 avril 1914.

Je le sais grâce à une annotation sur son relevé de bagne disponible en ligne sur le site Internet des Archives Nationales d'Outre-Mer :

Relevé de bagne de Julie Binay (Extrait) - ANOM (1914)

"Rapatriée à ses frais, le 10 avril 1914.
Débarquée à Saint-Nazaire, le 28 avril 1914".

J'ai longtemps cru que Julie était rentrée en France par le bateau La Loire, un navire spécifiquement construit pour le transport des bagnards jusqu'en Guyane. Et c'est d'ailleurs ce que j'écrivais dans mon précédent article sur Julie :

"Julie quitte la Guyane le 10 avril 1914 sur le bateau "La Loire".
Elle débarque à Saint-Nazaire le 28 avril 1914."

Je m'apprêtais pourtant à découvrir que j'avais tort.

Mon enquête m'apprend en effet que le transport des condamnés aux travaux forcés et des relégués s'organisait uniquement deux fois dans l'année : en janvier et en juillet. Et je retrouve ainsi qu'en 1914, La Loire fit deux trajets. Le premier du 18 décembre 1913 au 14 janvier 1914. Et le second au début Juillet 1914. Mais aucun en avril 1914.

Si elle n'est pas rentrée par le bateau La Loire, comment Julie est-elle rentrée ?

Je décide d'aller voir dans la presse de 1914 quels sont les navires qui sont arrivés à Saint-Nazaire aux alentours du 28 avril 1914. L'un d'entre eux retient particulièrement mon attention.

Le Phare de la Loire - Rétronews (29 avril 1914)

Le paquebot qui m'intéresse est mentionné ainsi :

"Paq. fr. La Champagne, div., de Colon"

Ce qu'il faut décoder par :

  • Paq. fr - Paquebot battant pavillon français
  • La Champagne - Fait référence au nom du navire
  • Div. - spécifie la nature de cargaison. Ici divers.
  • De Colon - Indique son port de départ : la ville de Colon au Panama

Si ce paquebot m'intéresse, c'est que La Champagne est le seul navire à cette date qui arrive de l'autre côté de l'Atlantique. Se peut-il que ce soit le navire sur lequel se trouve Julie ?

Pour en savoir plus, je me rends sur le site Internet des Archives Départementales de Loire-Atlantique et je retrouve le rôle de bord du navire La Champagne arrivé à Saint-Nazaire en provenance de Colon le 28 avril 1914.

Paquebot La Champagne - Photo colorisée - Saint-Nazaire (?1910-15)

Je découvre que ce navire - affrété par la Compagnie Générale Transatlantique (CGT) - a fait escale sur sa route dans les Antilles à Fort de France le 16 avril 1914.

Rôle de bord du navire La Champagne (Extrait) - AD Loire-Atlantique (Avril 1914)

En poursuivant mes recherches, je découvre que la Compagnie Générale Transatlantique desservait bien en effet Cayenne depuis Saint-Nazaire avec une correspondance à Fort-de-France :

Cayenne entre 1919 et 1939 : une ville, des vies - Virginie Brunelot - (2011)

Et dans un livre dédié à la Compagnie Générale Transatlantique, je retrouve même les trois bateaux employés en 1914 pour assurer la liaison Fort-de-France - Cayenne :

La Compagnie Générale Transatlantique - Roger Jaffray - Page 13

Toutes les informations sont maintenant réunies pour reconstituer ce qu'il se passa lorsque Julie fut libérée du bagne.

Le vendredi 20 mars 1914, la relégation des femmes est définitivement abolie et toutes les femmes du dépôt de Maroni sont libérées.

Comme un ultime pied-de-nez, l'administration autorise leur retour en métropole mais ce sera à leurs frais :

Le ministre des colonies indique néanmoins au gouverneur de la colonie que les reléguées individuelles ou collectives, désormais toutes relevées de leur peine, peuvent rentrer si elles le désirent en France métropolitaine ou dans leurs colonies d'origine mais uniquement à leurs frais

Certaines démunies resteront en Guyane faute de moyens pour rentrer. D'autres décideront de demeurer en Guyane parce qu'elles ont peur que leur retour indispose leur famille ou bien simplement parce qu'elles y ont refait leur vie.

Pour Julie, il semble que son choix fut clair : elle décide de rentrer.

Le vendredi 10 avril 1914, Julie est à Cayenne et monte à bord d'un premier bateau (Le Saint-Domingue (I), l'Abd el Kader ou l'Antilles (I)). Ce bateau l'emmène à Fort-de-France en Martinique.

Le jeudi 16 avril, elle est à Fort-de-France et embarque sur La Champagne. A cette date le paquebot y fait escale en provenance de Colon.

Le vendredi 17 avril, Julie est à bord de La Champagne. Le paquebot fait un dernier arrêt à Basse-Terre en Guadeloupe avant de prendre la route pour Saint-Nazaire.

Sur le pont du paquebot La Champagne - Forum 1418 - Le Havre (1903)

Le mardi 28 avril 1914, les rapports météorologiques de l'époque mentionnent un vent faible, une mer belle ou peu agitée et un temps généralement beau sur toute la France. Julie débarque du paquebot La Champagne à Saint-Nazaire.

Julie est enfin libre et de retour en métropole. Et maintenant, que va-t-elle faire ?
Va-t-elle retrouver sa famille ?

Les dernières années de Julie

Que fait-on après dix-neuf années d'exil ?

Lorsqu'elle revient en France, Julie a 50 ans. Nous sommes en avril 1914. La France s'apprête à entrer en guerre. Sa mère est décédée depuis 13 ans. Son ancien mari s'est déjà remarié deux fois. Son frère Victor et sa sœur Marie-Adèle sont décédés. Gustave vit au Havre avec ses deux fils, Florentin vit à Bolbec et Georges (mon arrière-grand-père) réside certainement à Bolbec lui aussi.

Et c'est étrangement en retrouvant l'acte de décès de Julie que je vais comprendre ce qu'elle fit à son retour dans la métropole.

Retrouver l'acte de décès de Julie ne fut pas aisé pour la simple raison qu'à son retour de Guyane Julie Binay se fit appeler Julie Binet. Et c'est sous ce nom que je découvre l'acte.

Acte de décès de Julie Binay (Binet) - Paris (3 mars 1916)

J'y apprends que Julie est décédée à Paris le 3 mars 1916 au 47 rue Jacob tandis qu'elle résidait au 42 rue Mauconseil.

Photo colorisée de la Rue Mauconseil, de la rue de Mondétour, vers la rue Montorgueil. - Paris Ier. (Circa 1866).
42 rue Mauconseil encadré en blanc - Google Earth - Paris (2019)

Une rapide recherche sur Internet m'apprend qu'au 47 rue Jacob se trouvait l'hôpital de la Charité, aujourd'hui disparu.

L'hôpital de la Charité - Paris (1900?)

J'en déduis qu'à son retour à Saint-Nazaire, Julie s'installe à Paris et y demeure jusqu'à être hospitalisée à l'hôpital de la Charité où elle décédera deux ans après.

Le décès de Julie

J'approche de la fin de ce chapitre et une question demeure : de quoi Julie est-elle décédée au juste ? Je l'ignore et pour le savoir je dois consulter les archives de l'hôpital de la Charité.

C'est ce que j'entreprends lors d'un passage à Paris en me rendant au service des archives de l'AP-HP qui se trouve à l'hôpital du Kremlin Bicêtre.

Salle des archives de l'AP-HP - Paris (2019)
Salle des archives de l'AP-HP - Paris (2019)

Plusieurs archives de l'hôpital de la Charité y sont conservées dont les registres d'entrée des patients.

Ces registres sont précieux pour mes recherches. Il s'agit des listes manuscrites de chaque patient qui est entré à l'hôpital de la Charité. Les informations y sont organisées de façon chronologiques, c'est-à-dire qu'on note chaque jour le premier patient de la journée, et ainsi de suite par ordre d'entrée des patients jusqu'à la fin de la journée.

Je demande à consulter le registre des entrées de l'année 1916.

Registre des entrées de 1916 de l'hôpital de la Charité - Archives de l'AP-HP - Paris (2019)
Registre des entrées de 1916 de l'hôpital de la Charité - Archives de l'AP-HP - Paris (2019)

Il ne me faudra pas longtemps pour découvrir (avec énormément d'émotion) la ligne concernant Julie.

Registre des entrées de 1916 de l'hôpital de la Charité - Archives de l'AP-HP - Paris (2019)
Registre des entrées de 1916 de l'hôpital de la Charité - Archives de l'AP-HP - Paris (2019)

La lecture du registre me confirme des informations que je savais déjà et m'en apprend d'autres.

Sur la page de gauche, on apprend que Julie est entrée en urgences le 29 février 1916 à l'hôpital de la Charité (3 jours avant son décès). Elle est hospitalisée dans la salle "Frère Côme" et occupera le lit numéro 13.

On note dans le registre qu'elle a 64 ans (c'est faux elle en a 52) et qu'elle est ménagère (un terme pour dire qu'elle est femme au foyer).

Sur la page de droite, on lit qu'elle réside au 42 rue Mauconseil dans le 1er arrondissement et qu'elle est célibataire. Elle est née à Bolbec en Seine-Inférieure (ancienne Seine-Maritime).

Les dernières colonnes sont d'importance :

Registre des entrées de 1916 de l'hôpital de la Charité - Archives de l'AP-HP - Paris (2019)

On y lit que Julie est décédée de cirrhose atrophique. Une maladie du foie qui résulte le plus souvent de la consommation chronique d'alcool.

Et que la personne à contacter est Gustave Binet (son frère aîné) demeurant rue de la Vallée (sans numéro) à Grandville en Seine Inférieure (il s'agit en fait de Graville rue de La Vallée au numéro 34 près du Havre).

Post-scriptum

Le premier volet de mon enquête se termine donc avec cette découverte : à son retour en France, Julie était en contact avec son frère Gustave puisqu'elle avait communiqué son adresse lors de son hospitalisation.

Gustave a toujours dans mon esprit pris son rôle d'aîné très à cœur. Je l'ai compris du fait qu'il soit le témoin de Julie lors de son mariage. Ou qu'au décès de sa sœur Marie-Adèle en 1905, il devienne le tuteur du fils de cette dernière.

Cette enquête m'ouvre d'autres pistes de recherches. La principale étant de consulter les archives de la Compagnie Générale Transatlantique lors de mon retour en France.

Je n'aurai pas à aller très loin. Elles se trouvent... au Havre ma ville natale !

31 décembre 2019

Le bilan d'une année de recherches sur ma généalogie

Photo de famille - A gauche Pierre Rabec mon arrière-grand-père (1923)


La fin de l'année est traditionnellement celle du bilan, alors permettez-moi de partager avec vous ces quelques lignes sur une année passée à travailler sur ma généalogie

J'aimerais commencer par vous dire qu'il y a  quelque chose que je n'avais pas anticipé en débutant mes recherches :  fouiller son histoire familiale, c'est explorer le genre humain dans ce qu'il a parfois de plus effrayant.

Au fil de mes recherches, j'ai croisé les jeunes filles qui se prostituent pour survivre. J'ai découvert celles qui sont envoyées en prison parce qu'elles ont tenté d'avorter. J'ai rencontré les femmes qu'on humilie parce qu'elles ont donné naissance à leur enfant hors mariage. J'ai découvert les jeunes hommes de vingt ans qu'on envoie mourir sur un champ de bataille et les traumatismes des familles décimées par la Grande guerre. J'ai rencontré celui qui menace de tuer sa femme sous l'emprise de l’alcool ou celle qui se pend dans son salon un matin d'hiver. J'ai fait connaissance avec la mal nommée justice qui envoie ses enfants au bagne. J'ai côtoyé des maladies, les blessures et l'indigence. J'ai entre-aperçu les lueurs des bombes qui explosent et anéantissent toute une ville.

J'anticipais ce genre d'histoires et leur noirceur. Et pourtant, toutes m'ont heurté plus que je ne l'aurais imaginé. L'explication tient peut-être du fait qu'il s'agit quelque part de ma propre histoire puisque ce fut celle de mes ancêtres et de l'époque à laquelle ils ont vécu.

Mais c'est aussi peut-être du à la nature de l'objectif que je poursuis : je ne cherche pas uniquement à placer des noms et des dates sur un arbre. Je veux surtout raconter ces histoires et les partager avec le plus grand nombre à travers ce blog.  Cela oblige à un effort de l'esprit pour imaginer ce que je ne peux que deviner à défaut d'avoir des certitudes. Et cela m'oblige également à un effort du cœur pour ressentir toutes ces joies et ces peines. Alors forcément, on ne ressort pas tout à fait indemne de cet exercice.

Je ne voudrais pas toutefois vous amener à penser que la généalogie est un exercice d'introspection qui consiste à dialoguer avec des gens morts car cette année a été aussi l'occasion de belles rencontres - avec des gens bien incarnés cette fois - qui m'ont permis d'aller plus loin dans mes recherches.

Des auteurs, des journalistes, des historiens, des bénévoles, ... Il y a dehors un monde incroyable de gens passionnés et prêts à aider. Sans compter ma famille, mes parents, mes oncles, mes tantes, mes cousins et cousines. Je crois que j'ai jamais été aussi proche et connecté à ma famille que depuis que j'ai débuté mes recherches.

2019 aura été enfin marqué de nombreux temps forts et surprises. Je n'imaginais pas que mon travail sur Julie Binay (mon aïeule envoyée au bagne à vie en Guyane) puisse contribuer à la publication d'un livre qui s'inspire de son histoire à paraître en 2020. Pas plus que je n'espérais pouvoir mettre la main un jour sur la une photo de mon arrière-grand-père (en illustration de cet article) ou visiter un jour la maison où celui-ci est né. Et je n'avais pas vu venir non plus que mon article sur mon grand-père Gaston Toutain entraîneur au HAC devienne l'article le plus lu sur mon blog et soit repris dans la presse locale.

Si je devais résumer ma première année de recherches, je dirais que depuis un an je danse sur une montagne de fumier. Cette montagne de fumier s'appelle le passé. La chose heureuse c'est que sur ce passé pestilentiel poussent de sublimes roses aux couleurs épatantes : Julie, Clémence, Gaston, Pierre, ...

Et après une année à brasser le passé, je n'ai aucun doute que le parfum de chaque rose à lui seul aura valu mon incursion dans le monde de mes ancêtres.

09 décembre 2019

35 rue Émile Zola, Le Havre : retrouver la maison de mes arrière-grands-parents avant les bombardements de 1944

Le 35 rue Emile Zola au Havre - (1909?)

Mes arrière-grand-parents, Pierre Rabec (1876-1941) et Augustine Aubin (1886-1971) ont ouvert une brasserie de cidre au 28-30 rue Emile Zola et ont habité sur le trottoir d'en face au 35 rue Emile Zola.

Dans un précédent billet, je vous expliquais mon travail pour retrouver la trace de l'immeuble où mes arrière-grand-parents - ont vécu. Et les diffucltés que je recontrais pour remonter le temps : la ville du Havre fut rasée à +80% en 1944.

Aujourd'hui, je vais revenir sur mon premier article car j'ai fait plusieurs découvertes d'importance.

28 octobre 2019

Gaston Toutain (1922-1986) : enquête sur un entraîneur bénévole du HAC, club doyen du football français

(Cet article est évolutif - C'est-à-dire que je le ferai évoluer au fil de mes recherches et de mes découvertes)
Gaston Toutain


Raconter son grand-père c'est forcément émouvant pour un petit-fils. Mon grand-père s'appelait Gaston. Il était entraîneur au Havre Athletic Club, le club doyen du football français des années 1960 à 1980.

Gaston est celui dont tout le monde m'a parlé mais que je n'ai jamais connu. Papiers, magazines, photos, ... Je me suis plongé dans l'histoire de Gaston à la recherche de bouts de son histoire. Je partage dans cet article mes premières découvertes.

De mon grand-père Gaston - le père de mon père - je sais au début de cette enquête tout ce que l'état civil sait m'en dire. 

Il est né le 2 novembre 1922 au Havre. Il s'est marié le 5 avril 1946 à Rose Binay. Rose et Gaston auront sept enfants : Serge, Alain, Joël, Dominique, Thierry, Christine et Bruno. Gaston décède le 25 juin 1986 à l'âge de 63 ans. 

Des récits familiaux, je sais que la passion de Gaston c'est le football. Et surtout un club : le Havre Athlétic Club (HAC), le club de football du Havre.

"Il y était toutes les fins de semaines"

Quel était son rôle au HAC ?

"Il était dirigeant" "bénévole", "entraîneur", ...

Au fil des discussions que j'initie avec ma famille sur mon grand-père, je m'aperçois que le temps a fait son oeuvre et que les souvenirs et les dates ont perdu un peu de leur précision.

Au-delà du temps, je comprends autre chose, c'est que l'investissement de Gaston au HAC était son domaine réservé, un domaine protégé la fin de semaine à l'écart de la famille où il entraînait des dizaines de jeunes au football et leur transmettait sa passion du ballon rond.

C'est à partir de là que débute réellement mon enquête...

Une enquête faite de papiers, de photos, de magazines et des témoins de l'époque pour en savoir plus sur les années football de mon grand-père.